Hier, dans l’avion du retour, j’étais assise côté hublot comme toujours. J’aime photographier le ciel, les lignes des champs qui se dissolvent, les aspérités du littoral, les nuages vus par en dessous puis par-dessus, cette bascule où le paysage cesse d’être un lieu pour devenir une forme. Mon voisin amusé m’a demandé ce que je cherchais, tournée vers le vide.

J’ai répondu, un peu maladroitement, que je ne savais pas exactement, que c’était peut-être le vide lui-même, justement, que je photographiais, alors que je n’ai jamais considéré le ciel comme vide, bien au contraire : entre la variété des matières qui le constituent, l’éventail des lumières, clarté, obscurité, densité et légèreté, il n’y a là rien qui ressemble à une absence.

Cela a suffi à engager la conversation. Il m’a parlé de son travail sur la structure de l’atome, et à un moment, presque en passant, il a évoqué l’espace entre le noyau et l’électron, cet intervalle qu’on se représente à tort comme un vide passif, une absence en attente d’être comblée. Ce n’est pas une énergie, m’a-t-il rappelé, ni une force : c’est une donnée structurale de l’atome, sans laquelle l’atome n’existerait tout simplement pas sous cette forme. Rien ne le remplit, et rien ne pourrait le remplir sans détruire la structure elle-même, pas plus, me suis-je dit, que le ciel n’était vide sous prétexte qu’aucun mot ne le nommait encore.

J’ai pensé, presque malgré moi, à ce que la psychanalyse tente de mettre en lumière : qu’on ne devient pas soi en réunissant deux morceaux qu’un vide séparerait, mais parce qu’il y a, dès le départ, quelque chose qui nous divise avant même qu’on ne sache dire « je ». Lacan appelait cela la division du sujet. Et ce manque-là n’est jamais un pur rien : il a une texture, une présence, un peu comme ce ciel qui n’a jamais été vide. C’est pourtant sous la forme d’un vide qu’on vient souvent le raconter en séance, sous des formulations très variées qui reviennent toujours à la même chose : vouloir combler cet écart, le traiter comme une erreur de calcul, un défaut à corriger.

Nous avons continué à parler jusqu’à l’atterrissage, lui de physique, moi de psychanalyse, sans jamais tout à fait nous accorder sur ce que nous regardions, lui, un espace qu’aucune force ne remplit ; moi, un ciel qui n’a jamais été vide, et c’est peut-être cela, plutôt qu’une intuition commune, qui est resté de cette conversation en descendant de l’avion.