De la rencontre qui fait leurre ou de l’équilibre : est-ce qui, en nous, est libre ? Est qui libre ?

Nous avons tous le même squelette et la même architecture musculaire. La même colonne, les mêmes hanches, les mêmes chaînes de fascias. Et pourtant, sur un tapis de yoga, aucune pratique ne ressemble à une autre : aucune torsion, aucune ouverture, aucun souffle ne s’y répètent à l’identique d’un corps à l’autre.

C’est qu’un corps n’est jamais seulement un organisme, cette donnée anatomique que nous partageons avec l’espèce mais le lieu où s’inscrit, pour chacun, une histoire, un rapport singulier à la jouissance, au manque, au désir.

De même que nous parlons tous la même langue sans jamais y loger la même chose : ce n’est pas le mot qu’il s’agit de chercher, mais ce qu’il convoque, avec la voix, du sujet dans sa singularité ; le signifiant est commun, l’inconscient ne l’est jamais.

Le squelette est à tous ; la pratique n’est qu’à un seul.

Cette singularité ne se donne pas d’emblée : elle exige rigueur, courage et constance. Il faut revenir, semaine après semaine, sur le même tapis comme sur le même divan, reprendre la même posture ou la même impasse du discours non pour la maîtriser une fois pour toutes, mais pour laisser le corps et la parole y déposer, un peu plus chaque fois, ce qu’ils ne savaient pas encore dire d’eux-mêmes.

C’est un travail interminable : on ne termine pas de se découvrir, on continue de s’apprivoiser.

Ce travail vise un dégonflement du moi. Le moi, chez Lacan, n’est pas le sujet : formation imaginaire née d’une identification spéculaire, structurellement vouée à la méconnaissance.

Le yoga, tenu dans la durée d’une posture et l’exigence d’un souffle qui ne triche pas, produit la même expérience : l’ego qui compare et qui performe finit par céder non dans une dissolution, mais dans un relâchement qui permet au sujet de s’orienter autrement, vers ce qui insiste en lui au-delà de la maîtrise.

Tenir un équilibre, sur le tapis, c’est déjà sans le savoir poser la question à la lettre : est-ce qui, en moi, est libre ? Car ce n’est jamais le moi qui trouve son aplomb dans l’équilibre : le moi, lui, ne cesse de vouloir le réussir, de le rater, de recommencer, pris dans la même compétition imaginaire qu’ailleurs.

C’est le sujet qui, lorsqu’il cède cette maîtrise, laisse affleurer, dans le tremblement même de la posture, ce qui en lui ne demande qu’à se libérer.

L’équilibre, alors, n’est plus une performance : il devient la question elle-même, est-ce qui, dans ces coups-là, est libre, ou seulement le moi qui croyait l’être ? C’est la même opération que vise, dans la cure, la traversée du fantasme.

Mais ce dégonflement ne s’obtient jamais seul ni par la seule technique : il suppose une rencontre, et toutes ne se valent pas.

Lacan, empruntant à Aristote la distinction entre l’automaton et la tuché, nommait automaton le réseau réglé des signifiants, la chaîne des techniques et des consignes qui se répètent, et achoppement la rencontre avec le réel, toujours contingente, jamais programmable, qui surgit « comme au hasard », précisément là où la chaîne bute et trébuche.

Un enseignement ne se transmet jamais par le seul automaton du savoir répété : il faut qu’à un moment il fasse leurre, au sens propre du terme cet appât que le pêcheur fixe à l’hameçon, non pour tromper le poisson mais pour que, l’espace d’un instant, quelque chose morde.

Il faut que la parole du maître ou de l’analyste devienne, l’espace d’un instant, ce qui mord le désir du sujet sans qu’il l’ait choisi.

C’est exactement la fonction du transfert.

Marguerite Yourcenar avait formulé cela avant nous. Dans Mémoires d’Hadrien : « J’ai rêvé parfois d’élaborer un système de connaissance humaine basé sur l’érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d’autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d’appui d’un autre monde. […] Dans les rencontres les moins sensuelles, c’est encore dans le contact que l’émotion s’achève ou prend naissance. »

Le moi ne se tient jamais debout par lui-même ; c’est de l’altérité qu’il reçoit ce point d’appui venu d’ailleurs.

Duras va plus loin en situant la fécondité de la rencontre dans son échec même. Dans La Vie matérielle : « L’homme et la femme sont irréconciliables et c’est cette tentative renouvelée à chaque amour qui en fait la grandeur. » La critique le note justement : c’est « cette faillite à laquelle est promise la rencontre avec l’autre […] qui assure sa fécondité toute paradoxale ». On le lit dans la scène fondatrice de L’Amant : sur le bac du Mékong, une main qui tremble, un silence qui n’appelle aucune réponse, rencontre manquée qui deviendra la matrice de toute une œuvre.

Le squelette est commun ; la posture, comme le symptôme, est singulière.

Rien ne se transforme sans l’achoppement d’une rencontre qui, avec cette personne-là, à ce moment-là, fait leurre fécond précisément parce qu’elle échoue à combler ce qu’elle touche.

Et nul équilibre, tenu sur un tapis ou cherché sur un divan, ne dira jamais tout à fait qui, en nous, est libre sinon, un instant, dans le tremblement même où le moi cède la place.