C’est sur une pointe d’humour que la séance se clôture pour cette jeune femme pleine de ressources, dont l’esprit et l’humour sont d’autant plus bienvenus qu’elle était arrivée très en colère. Elle joue alors sur les deux langues pour dire : « Je préfère utiliser l’anglais et dire I have a fat body plutôt que je suis grosse, c’est trop réducteur. On dit bien I am 160 cm height, alors, et si je dis je suis grosse, ça me rend triste. » Nous prendrons appui sur cette formule pour ouvrir le travail : la différence entre « avoir un corps » et « être ce corps » y apparaît déjà avec une précision remarquable, au plus vif de son expérience.

Cette remarque apparemment légère vient pourtant toucher à quelque chose de décisif : la façon dont le « je suis » colle le sujet à un signifiant, comme si son être se confondait avec un attribut corporel ou un adjectif qualificatif. En préférant dire I have a fat body plutôt que je suis grosse, elle introduit d’emblée une distance entre elle et son corps, et met en défaut ce que l’on pourrait appeler une ontologie naïve du sujet, cette croyance spontanée selon laquelle on serait, en son être, ce que l’on dit après « je suis ». C’est à partir de cet écart entre « être » et « avoir » que nous pourrons interroger, dans la suite du travail, ce qui lui colle à la peau.

Dire « je suis » semble, à première vue, aller de soi : « je suis grosse », « je suis petite », « je suis grande » se présentent comme de simples constats. Mais la langue française, en utilisant le verbe être pour qualifier des traits corporels, soutient un raccourci redoutable : elle laisse entendre que l’attribut imaginaire du corps dit quelque chose de l’être du sujet lui-même. Le corps devient alors le support d’une définition de soi, comme si le sujet ne faisait qu’un avec cette image, cette mesure, ce volume.

L’anglais, avec son « I have a body » et ses « I am 160 cm height », ouvre une autre possibilité : le corps comme quelque chose que l’on a, et non comme ce que l’on est. C’est précisément cette nuance qu’elle saisit intuitivement lorsqu’elle refuse de dire « je suis grosse » parce que « ça la rend triste ». Ce n’est pas seulement la tristesse devant le corps qui se dit là, mais la tristesse devant un destin d’être assigné par un signifiant. En choisissant l’anglais, elle tente, à sa manière, de desserrer cet arrimage entre l’être et l’attribut.