Petite fable analytique venue après une lecture en groupe d’un des séminaires de Lacan autour d’un texte de Freud de 1910, « Du sens opposé dans les mots primitifs ».
Il arrive en retard. Je suis son hôte depuis trois ans, il ne sait jamais lequel de nous deux reçoit l’autre.
Ce matin-là, il vient me remercier. Le mot tombe avant qu’il s’allonge, et je le laisse tomber avec lui. Il a, dit-il, beaucoup appris. Il parle d’un père qui le défendait de tout, et qu’il n’a jamais pu défendre. Il parle d’une mère qui le gâtait, et de ce qu’elle a gâté en lui. Il dit qu’il regrette son enfance, sans savoir s’il la pleure ou s’il la désire encore.
Puis ce lapsus : « j’ai loué cet appartement à ma sœur ». Silence. Il ne sait plus s’il le lui a pris ou donné. Moi non plus.
Le crépuscule entre dans la pièce, celui qui se lève, ou celui qui tombe ? Il dit : « c’est terrible ». Je ne relève pas le mot. Terrible : épouvantable, ou magnifique. Les deux, sans doute. C’est ce qu’il est venu déposer ici depuis le début.
Quand il se relève, il me serre la main avec une gratitude sacrée. Sacré : saint, ou maudit. La séance, ce jour-là, n’a pas tranché. Elle a seulement laissé entendre qu’aucune de ses phrases ne disait qu’une seule chose.
En 1910, Freud publie un bref article, « Du sens opposé dans les mots primitifs », à partir des travaux du philologue Carl Abel. Il y observe que les langues les plus anciennes possédaient des mots désignant simultanément une chose et son contraire, fort et faible, haut et profond, sacré et maudit. Il y voit une parenté avec le travail du rêve, où la contradiction n’existe pas et où chaque élément peut tenir lieu de son opposé. La linguistique a depuis nuancé Abel, mais la trouvaille reste : l’inconscient parle une langue où le « non » s’efface, et où chaque mot porte en lui sa propre antithèse.