Hier soir, la rencontre avec Guillaume Gallienne fut un moment rare, à la fois plein de grâce et de simplicité.

Quelle joie de l’entendre, de le voir, cet homme qui porte en lui une culture si vaste, si vivante, qu’elle habite jusqu’à sa voix ; cette voix devenue messagère des classiques et aujourd’hui de la sienne propre.

Il parle de son travail avec une passion tranquille, évoquant ses débuts à la Comédie-Française où il lui fallut soixante-quatre interprétations d’un même passage de quatre lignes avant d’obtenir enfin le « bon ton ».

Ce souvenir, raconté avec humour et humilité, dit tout de la patience, du courage et de la persévérance qu’exige l’art, mais aussi le niveau d’exigence auquel il se soumet ; un travail d’une précision presque ascétique, qui révèle combien, pour lui, chaque mot, chaque inflexion, chaque silence compte.

Il a d’ailleurs évoqué, avec une justesse rare, la question de la transmission générationnelle, non pas celle du sang ou de la génétique, mais celle, bien plus subtile, qui s’opère à travers le langage. Ce bain de langage qui précède chacun avant même son arrivée au monde, chargé de phonèmes, d’intonations, de récits, de silences, où le sujet commence déjà de se dessiner.

Il y a dans ce processus une forme d’atavisme linguistique, (pour reprendre ses mots) un écho ancestral porté dans la voix avant même qu’elle ne devienne la sienne propre. Pour une oreille travaillée par la psychanalyse, difficile de ne pas entendre là ce que Freud, Lacan et Dolto n’ont cessé de rappeler : nous naissons dans un réseau de signifiants qui nous attendent, nous précèdent, nous assignent une place, et c’est en travaillant cette matière sonore et symbolique que nous avons une possibilité d’(a)dvenir.

Pour moi, ce fut un grand moment, presque intime, car Guillaume Gallienne a accompagné, sans le savoir, nombre de mes nuits d’insomnie depuis des années, ces heures suspendues où j’écoutais en boucle ses lectures, sa voix, son souffle, sa manière d’habiter le texte. À travers lui, j’ai pu réapprivoiser la langue française, dont je m’étais éloignée géographiquement et culturellement. Il fait partie des trois figures qui m’ont réconciliée avec cette langue, cette culture. Dois-je préciser que les deux autres sont psychanalystes ? Il y a là, sans doute, une même opération : faire entendre qu’une langue n’est jamais seulement un outil de communication, mais un lieu d’adresse, de transfert, de remaniement intime.

Hier, c’est cet homme-là que j’ai vu et entendu sincère, curieux, drôle, profondément humain. Un être qui ne cesse de se remettre en question, de chercher, de se risquer à nouveau, comme si chaque nouveau rôle, chaque nouveau texte, était l’occasion de rejouer ce passage du bain de langage à une parole singulière.

À travers lui, c’est tout un amour de la langue, du travail, de la littérature, qui s’est offert, vivant, et qui vient redire combien la voix d’un autre peut, parfois, nous aider à retrouver la nôtre.

Merci Monsieur Gallienne.