Une lettre adressée arrive toujours à destination. (JL) Celles que Freud et Zweig échangèrent pendant trente ans témoignent de cette circulation du désir et de l’amitié. Comme le manteau Union Jack déchiré de Bowie, ces “lambeaux d’un empire métaphysique”, la lettre porte les traces de son voyage, lacérée mais intacte dans son essence.

Il y a, dans les lettres échangées entre Stefan Zweig et Sigmund Freud, une émotion qui ne cesse de me toucher : une joie discrète et profonde, et surtout une noblesse rare dans la manière de s’adresser l’un à l’autre. Leur correspondance témoigne d’un respect mutuel qui invente une forme de proximité délicate, faite de gratitude, de reconnaissance et d’une attention scrupuleuse aux mots.

Ce qui m’émeut, c’est la beauté de cette écriture double : celle de Zweig, habitée par la ferveur du lettré, et celle de Freud, habitée par la rigueur du clinicien, qui se rencontrent dans un espace commun où la pensée devient lettre vivante. Entre eux se dessine un lien qui ouvre une multitude de possibles : celui d’un dialogue entre littérature et psychanalyse, entre sensibilité et théorie, entre l’art d’écrire et l’art d’écouter. Dans ces échanges, je devine une confiance essentielle : celle de pouvoir confier à l’autre ce qui compte le plus, sachant qu’il sera reçu dans toute son ampleur.

Ce lien, je le retrouve à ma manière lorsque je retourne, encore et encore, au musée Freud à Londres. J’y reviens comme on revient dans un sanctuaire, parmi les mille et un autres sanctuaires que m’offre cette ville (Bowie en est un autre très prenant), mais avec un recueillement particulier. La dernière fois, je suis restée plus longuement dans le jardin, aujourd’hui en pleine exultation, comme si la végétation elle-même portait la mémoire de ce lieu. C’est là que je me suis surprise à saluer intérieurement le souvenir de cette rencontre improbable et pourtant si réelle entre Freud, Stefan Zweig et Salvador Dalí, ici même.

Dans ce jardin, au milieu du murmure des feuilles et des couleurs printanières, la correspondance entre Freud et Zweig prend une autre dimension : elle devient presque palpable. J’imagine leurs mots flotter encore, se déposer sur les murs, sur les pierres, sur le bureau, comme une fine poussière d’encre et de pensée. Et alors ces lettres sont des gestes vivants qui continuent d’ouvrir des chemins : pour lire, pour penser, pour aujourd’hui méditer dans mes propres sanctuaires dans la ville et dans la langue.