C’est à l’Orchard Garden que le fil s’est remis à courir.

Alors que je laissais mon âme vagabonder, une ligne s’est imposée, née des conversations avec L. et M. au Punter, après qu’ils m’ont offert Cambridge comme on offre un secret.

Ils parlent des cours, des chambres, des matins de rowing, des bibliothèques où l’on tient des originaux, des pages saturées d’annotations. Dans la voix de M. qui raconte l’encre, les marges, les présences déposées dans le papier, Virginia Woolf s’invite en premier : celle qui a pensé la lecture et l’écriture depuis les allées d’un collège et le seuil d’une bibliothèque où sa main s’est heurtée à un “non”.

De là naît « Une chambre à soi. »

Ce jour-là, à Cambridge, le contraste se superpose silencieusement à ce que me confie M. : une femme jadis dehors, une autre au cœur des originaux, et, entre les deux, ces lectures « De Profundis », « 1984 », « Women in Love » qui nous travaillent longtemps après avoir été refermées.

Assise à Orchard Garden, je saisis que ces lieux, ces voix, ces textes font partie de la matière avec laquelle je travaille au quotidien : rencontres, déplacements, façons d’habiter un espace, de se laisser transformer.

Rendre hommage à Virginia Woolf ici, c’est aussi reconnaître que certaines pensées continuent d’ouvrir, après coup, tout un éventail de possibles à dire.

Depuis que je vis en Angleterre, d’autres noms se présentent, comme une carte à déplier : marcher sur les traces de D. H. Lawrence dans les paysages qu’il a chargés de désir et de matière, approcher les rues et les pubs où l’ombre de George Orwell s’est formée avant « 1984 », rejoindre Londres, l’Irlande, les landes du Yorkshire pour laisser Wilde, Beckett et les sœurs Brontë dialoguer avec leurs lieux.

Toute l’influence anglaise avec laquelle j’ai grandi, musiques, voix, textes, trouve ici un autre relief : non plus seulement dans les pages ou sur les vinyles, mais dans ces chemins, ces maisons, ces rivières où la littérature offre aussi une manière d’habiter le monde.