Avec Freud, l’acte manqué cesse d’être un simple échec ou une simple distraction : il devient l’accomplissement détourné d’un désir inconscient, un acte psychique “sérieux” qui obéit à un déterminisme et porte un sens, comme le montrent ses analyses dans la Psychopathologie de la vie quotidienne et les élaborations ultérieures sur les actes manqués.
Ce qui rate sur la scène de l’intention consciente réussit pour l’inconscient, sous la forme d’une réalisation partielle, souvent déguisée, d’un souhait refoulé.
Lacan condense cela dans sa formule : « un acte manqué est un discours réussi », rappelant que lapsus, oublis, maladresses et “petits accidents” de la vie quotidienne sont de véritables formations de l’inconscient, porteuses d’un dire qui échappe en témoignant de la division subjective.
Lorsqu’il ajoute, dans son Séminaire sur “La lettre volée”, qu’« une lettre arrive toujours à destination », il déplace la question de la réussite vers le niveau du grand Autre : la lettre atteint son véritable destinataire dès lors qu’elle est prise dans la chaîne signifiante, indépendamment de la bonne ou mauvaise fortune de son parcours.
Žižek, en reprenant ce motif à propos de la lettre qui n’est pas envoyée et qui, pour cette raison même, “sauve le monde”, pousse à l’extrême cette logique : parfois, la décision de ne pas accomplir l’acte attendu ; ne pas envoyer la lettre, ne pas répondre sur le mode prescrit ; est la forme la plus exacte de l’adresse, celle qui vise le lieu où se décide, pour un sujet, la portée de son acte.
Dès lors, s’agit‑il encore d’un acte “manqué”, ou bien peut-on entendre que ce qui, dans l’ordre du faire, se présente comme un défaut d’exécution est peut‑être, pour le sujet, la seule manière de viser juste ?